Siècle fou

Publié le 22 avril 2010, dans Revue de presse

Dans Adrien Arcand, führer canadien, l’historien Jean-François Nadeau exhume l’un des chapitres les plus hideux de l’histoire contemporaine du Québec: quand le fascisme et l’antisémitisme étaient à leur paroxysme.

Voir : L’histoire d’Adrien Arcand a été éludée dans les historiographies canadienne et québécoise. Pourquoi ?

Jean-François Nadeau : Le personnage sulfureux et étonnant d’Adrien Arcand n’avait suscité jusqu’ici qu’une attention de surface, comme si le fascisme échevelé qu’il a incarné avec force durant les années 30 et 40 n’était qu’un phénomène en marge des courants sociaux de cette époque. Le phénomène Arcand n’a jamais fait l’objet d’une étude globale. Je ne fais pas de l’histoire-procès. J’essaie simplement de comprendre l’époque d’Adrien Arcand et les gestes qu’il a posés. Comme le disait si justement Paul-Émile Borduas : « On n’est pas responsables de ce que nos ancêtres ont pu faire. » Je crois par contre que les Québécois ont l’obligation morale de rendre à la lumière des parts d’ombre de leur histoire nationale. C’est important de le faire au nom de ce qui viendra demain.

L’idéologie fasciste défendue fougueusement par Adrien Arcand avait-elle une spécificité canadienne-française ?

L’histoire sinistre d’Adrien Arcand et de son mouvement fasciste ‒ il a fédéré au Québec, sous le signe de la croix gammée nazie, plusieurs groupuscules d’extrême droite ‒ n’est pas un sujet québécois ni canadien, c’est un sujet international. Cette histoire s’inscrit sans conteste dans celle d’un siècle tragique. On oublie facilement qu’il existe dans toutes les sociétés les germes d’un délire, ce qui conduisit l’écrivain George Orwell à écrire que « Hitler n’était, au fond, d’une certaine manière, que le spectre de nos propres délires ».

Vous rappelez dans votre livre qu’Adrien Arcand était adulé par les leaders des principaux mouvements fascistes et pronazis internationaux.

Le « modèle » Arcand a séduit les députés conservateurs fédéraux canadiens, les députés du parti de Maurice Duplessis ainsi que des figures de proue du fascisme européen. J’ai découvert lors de mes recherches que même le célèbre écrivain français Louis-Ferdinand Céline est venu à Montréal, en 1938, pour assister à une conférence publique d’Arcand ‒ j’ai retrouvé dans des archives une photo de Céline, reproduite dans le livre, prise dans ce rassemblement de fascistes montréalais arborant sur leurs brassards la croix gammée hitlérienne. Adolf Hitler dépêcha aussi à Montréal un émissaire pour rencontrer le führer canadien. Adrien Arcand tissa des liens très étroits avec les milieux politiques fascistes internationaux.

L’antisémitisme était le principal credo de sa pensée idéologique ?

Absolument. Adrien Arcand était un antisémite féroce. Pour parler en termes architecturaux, il est clair que dans l’édifice de sa pensée, l’antisémitisme soutient à peu près tout. Si on retire l’antisémitisme, la structure générale de sa pensée idéologique s’effondre.

Après 1945, la défaite des nazis n’atténuera pas pour autant ses ardeurs fascistes et populistes.

Aux élections fédérales de 1949 et de 1953, Adrien Arcand défend avec une opiniâtreté inébranlable le programme antisémite et raciste de son parti. Il terminera deuxième. Il a été l’un des principaux hérauts du fascisme d’après-guerre, fondé sur le négationnisme des chambres à gaz nazies et du génocide des Juifs. En fait, quand on creuse le discours d’Arcand, on se rend compte qu’il a été l’un des premiers leaders fascistes à nier la réalité de l’Holocauste du peuple juif. Son discours sera repris plus tard par les négationnistes les plus farouches, notamment Robert Faurisson et Ernest Zündel ‒ négationniste expulsé du Canada ‒, qui considère Arcand comme son « grand maître ».

Déplorez-vous que des chapitres aussi sombres de l’histoire nationale du Québec ne soient pas enseignés aujourd’hui aux jeunes Québécois ?

Bien sûr que j’aimerais que des chapitres aussi noirs de notre histoire nationale soient intégrés dans les manuels scolaires d’histoire québécois. Le leitmotiv « Je me souviens », il faut qu’il serve à quelque chose ! Mais pour cela, il faut aussi que, collectivement, les Québécois comprennent l’importance de cultiver une connaissance historique et qu’on cesse de faire de notre histoire un instrument de construction nationale. Aujourd’hui, au Canada, et au Québec aussi, l’histoire nationale est instrumentalisée à des fins politiques pour promouvoir la grandeur du nationalisme canadien ou québécois. Il faut aussi que les professeurs d’histoire aient les compétences pédagogiques et la passion requises pour enseigner celle-ci aux jeunes Québécois. Malheureusement, ce n’est pas le cas actuellement.

Elias Levy, Voir, 22 avril 2010