Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada ¤ Emmanuelle Walter

Publié le 13 janvier 2020, dans Revue de presse

J’ai lu cette enquête en deux jours, tour à tour bouleversée, émue, révoltée, admirative, en colère, pleine d’espoir. Ce livre a peut-être changé ma vie, mon avenir et il a en tout cas marqué le début de l’année 2020 d’une certitude. Qui que nous soyons, quel que soit l’injustice que nous vivons ou que nos voisins subissent: il faut se battre. Certains manifestent, d’autres informent, écrivent, donnent, aiment. Bref, ne nous éloignons pas du sujet. Ce livre de non-fiction de la journaliste Emmanuelle Walter est à lire d’urgence. Tu viens?

Kitigan Zibi est une réserve Algonquine anglophone au Québec. En 2008, deux adolescentes, Maisie et Shannon sont vues pour la dernière fois à Manikawi, ville blanche voisine de la réserve. Les deux amies disparaissent. Volatilisées.

1 200. C’est le nombre de femmes Autochtones assassinées ou portées disparues entre les années 1980 et aujourd’hui. Quand Maisie et Shannon disparaissent, la police tribale, pensant à une fugue adolescente, ne remue pas ciel et terre pour les retrouver. Les journaux couvrent peu l’affaire. Malgré une mobilisation des proches des disparues, d’associations et d’individus la réponse du gouvernement Harper est ahurissante : un silence radio.

Bien sûr, Emmanuelle Walter doit rappeler les chiffres – effroyables, consternants – mais elle n’oublie pas l’humain.

« Et lorsque les articles sur les assassinats de jeunes Amérindiennes s’appuient sur ces ingrédients psychosociaux et sur les « comportements à risque », il omettent alors de décrire ce que ces jeunes filles ont en commun avec une Ardeth ou une Jennifer; des goûts et des talents, par exemple. Maisy et Shannon buvaient, fumaient de la marijuana et fréquentaient des mauvais garçons, mais Maisie savait jouer de la clarinette, Shannon montait à cheval; Maisie voulait devenir styliste de mode, Shannon était chez les cadets; Maisie savait coudre des tenues complexes et ouvragées, Shannon allait devenir infirmière; Maisie adorait dessiner. Les familles des filles autochtones assassinées ou disparues témoignent souvent de ce manque de curiosité des journalistes, qui s’arrêtent généralement aux stigmates. »

Ces histoires qui sont bien plus que des faits divers car ils brisent des familles, des vies  et forment ensemble le visage caché d’un pays qui attire de plus en plus d’Européens. Les cicatrices et le bagage généalogique transmis aux jeunes et la vie difficile des réserves ne peuvent rester les raisons principales des disparitions de ces femmes. C’est ce qu’Emmanuelle Walter tente de démontrer ici, à travers les rencontres, les témoignages, les enquêtes. Le racisme, l’absence de travail, l’absence d’opportunités d’avenir pour les jeunes autochtones au Canada et l’absence de solution de la part du gouvernement fédéral sont autant de marches sur l’escalier de l’injustice et du pouvoir.

« De la même manière, de ce Canada de cocagne dont rêvent des aspirants à l’immigration du monde entier, où le consensus social est inhérent à l’identité nationale, où la criminalité est parmi les plus basses du monde, la tragédie des Missing Murdered Indigenous Women constitue la face cachée. »

Cette lecture est dure. J’ai voulu lire vite, tout en prenant des notes, pour en sortir au plus vite. Pourtant, une fois le livre refermé, il  a comme laissé sa trace en moi. Et c’est tant mieux. Car face à la négligence gouvernementale, médiatique et policière, Emmanuelle Walter témoigne aussi de la force de femmes et d’hommes qui continuent de se battre, qui s’entraident, qui parlent, qui s’aiment, qui écrivent, qui témoignent, qui n’oublient pas. Ce qui émane de cette enquête, c’est la force du collectif.

Encore sous le choc de cette lecture, que je conseille à toutes et à tous. Encore une fois, l’écriture est une arme contre l’oubli et l’indifférence.

Lune, Chapitre 5, 13 janvier 2020

Lisez l’original ici.