Un anarchiste qui entrouvre son poing pour prendre un crayon

Publié le 21 mars 2019, dans Revue de presse

Est-ce que vous connaissez Fred Dubé ? Fred Dubé, c’est l’humoriste anarchiste politisé qui, avant, avait une tribune à Plus on est de fous plus on lit à Radio-Canada, mais qui a perdu cette tribune parce qu’il n’a pas lu le texte qu’il avait soumis avant l’émission. On peut aussi dire qu’il a perdu son travail parce que le texte qu’il a lu invectivait de façon véhémente les grandes familles propriétaires (pour le dire poliment) du Québec. Il y a deux façons de voir l’histoire, mais le résultat est le même : depuis son licenciement, Fred Dubé n’est plus le gentil humoriste engagé en colère, il est devenu un citoyen révolté.

Être engagé, c’est se faire dire qu’on est en colère, alors qu’on est révolté. Quand je suis en colère, je bois, je fume, je me divertis, je m’autodétruis. Quand je suis révolté, j’écris, je manifeste, je lis, j’organise des shows, je m’autoconstruis.

Une chose est certaine: avec Fred Dubé aux commandes, les habitué.e.s de la maison d’édition LUX ne doivent pas s’attendre à un livre comme ils et elles en ont déjà vus sous cette enseigne. Une pipée d’opium pour les enfants n’a rien à voir avec un essai de Normand Baillargeon, d’Alain Deneault ou encore avec celui d’« un vieux penseur anarchiste dont tout le monde se câlisse ». Fred Dubé décrit plutôt son livre comme un pamphlet ayant, comme son auteur, « pour objectif de faire chier tout le monde ».

C’est pourquoi on a un peu l’impression, en lisant Une pipée d’opium pour les enfants, que Fred Dubé frappe un peu partout à gauche, mais surtout à droite : les vedettes du 7 jours, Gabriel Nadeau Dubois, Marie-Louise Arsenault (que l’auteur ne nomme d’ailleurs jamais autrement que « la Staline de la culture »), Ginette Reno, Ricardo, Trump, la CAQ, le PQ, les libéraux (à la fois au fédéral et au provincial), etc. Or, plus on avance dans notre lecture, plus on s’aperçoit que Fred Dubé s’acharne à frapper toujours sur le même clou. Celui dont il se sert pour crucifier le néolibéralisme. Dubé nous en fait même un rapide cours d’histoire politique emplie d’humour grinçant dans son chapitre « La tribu sauvage ».

Début 1980, le capitalisme se déchaîne ! […] La vieille sorcière [Margaret Tatcher] et le cowboy retardé [Ronald Reagan] shootent au PCP le capitalisme sauvage, qui se transforment alors en néolibéralisme. Le capitalisme mondial s’est organisé, a évolué vers un néolibéralisme mondial et nous a propulsé vers la sixième extinction massive des espèces… et la CAQ et l’émission Cheval Serpent.

On voit par son utilisation de plusieurs exemples et références à la fois politiques et littéraires (j’ai particulièrement apprécié celle à la poète Huguette Gaulin) que Dubé est quelqu’un de très cultivé et n’aborde que des sujets qu’il connait parfaitement… Par contre, il est vrai qu’on peut lui reprocher de ne pas proposer de solutions à toutes ses critiques et revendications. Je ne veux pas d’une « solution de rechange miracle qui sort du four à micro-ondes », mais j’aurais aimé lire un peu plus sur ses pistes de réflexion pour changer le monde.

En même temps, ce n’est peut-être pas son rôle. Déjà, il met à terre toutes les fausses solutions sociales — comme la voiture électrique qui ne va pas résoudre la crise écologique, mais seulement sauver l’industrie automobile. On lira un autre livre chez LUX, Remue-Ménage ou Écosociété (à condition qu’il ne soit pas censuré par le gouvernement) pour trouver le reste.

Anthony Lacroix, La Recrue, 21 mars 2019

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