Un baron chez les Hurons

Publié le 9 septembre 2010, dans Revue de presse

Ce n’est évidemment qu’un pur hasard. Mais la parution, le même jour, des Rétrovolutions, de Jean-Loup Amselle, et d’une nouvelle édition des Dialogues avec un sauvage, du baron de Lahontan, a quelque chose de savoureux. D’un côté, un essai qui dénonce la « vigueur » du primitivisme dans les sociétés occidentales. De l’autre, l’un des textes fondateurs de ce courant de pensée qui consiste, selon la définition de l’anthropologue, à se tourner vers les « sociétés exotiques » pour trouver « une solution à nos problèmes ».

Simple coïncidence ? Sans doute. Mais une coïncidence à laquelle on ne peut s’empêcher de donner du sens : après Sulliver en 2005 et Desjonquères en 2007, Lux est en effet la troisième petite maison d’édition francophone à republier les fameux Dialogues de Lahontan en l’espace de cinq ans. Du jamais-vu : réédités en 1931 par l’américaniste Gilbert Chinard, après être tombés dans l’oubli durant des décennies, ces textes ont certes été réimprimés ensuite. Mais jamais autant que ces dernières années. Ce qui, d’une certaine façon, corrobore la thèse de Jean-Loup Amselle.

Lahontan, donc. Ou plutôt Louis-Armand de Lom d’Arce, car tel est le vrai nom de ce personnage haut en couleur qui se fit appeler baron de Lahontan en référence à une terre achetée par son père dans le Béarn. Né en 1666, le jeune homme a 17 ans quand il s’engage dans une compagnie de marine qui part pour le Canada faire la guerre aux Iroquois. Il y restera dix ans. Dix ans au cours desquels il aura du mal à ne jouer qu’au bon petit soldat. Esprit libre, souvent en butte à sa hiérarchie, Lahontan ne peut s’empêcher de nouer des contacts avec ces « sauvages » dont il est censé mater les velléités frondeuses. Allant jusqu’à apprendre à parler le huron et l’algonquin, il tire de son séjour la conviction que la colonisation fait décidément bien des dégâts. En 1702-1703, après quelques années passablement agitées qui le virent notamment travailler comme espion en Espagne pour le compte de la France, il publie une série de textes relatifs à son séjour en Amérique, dont les Dialogues qui reparaissent aujourd’hui accompagnés d’un solide appareil critique.

Dénonçant tour à tour les dogmatismes religieux, le pouvoir corrupteur de l’argent et la vanité des soi-disant civilisés, cette vigoureuse joute philosophique annonce les réflexions critiques que développeront, quelques décennies plus tard, Voltaire, Diderot, Rousseau ou Montesquieu. Michelet ne s’y était pas trompé : pour lui, ce « livre hardi et brillant » était « le vif coup d’archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, (avait ouvert) le XVIIIe siècle ».


DIALOGUES AVEC UN SAUVAGE de Lahontan, édition établie par Réal Ouellet. Ed. Lux, « Mémoire des Amériques », 368 p., 16 €.

Thomas Wieder

Le Monde, 9 septembre 2010

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