Un clair-obscur de Serge

Publié le 1 avril 2010, dans Revue de presse

Selon Eric Hazan, qui ouvre la nouvelle réédition de Ce que tout révolutionnaire devrait savoir de la répression, cet ouvrage de Victor Serge est plongé dans un clair-obscur. Après la bière de Serge, nous voilà donc devant le clair-obscur de Serge.

Selon Hazan cet état ambivalent est causé par la division de l’ouvrage. Une première partie nous vient de la recension que Serge a faite des dossiers de la police secrète Russe (l’Okhrana) en 1919. La deuxième est une série de conseils aux militants accompagné d’une défense de la répression révolutionnaire exercée par le régime bolchévique écrite en 1925. L’intérêt pour la première partie est aussi grand que le malaise qui s’installe à la lecture de la seconde. Ici on explique les mécanismes de la répression bourgeoise, là on justifie l’implacable terreur révolutionnaire. Clair-obscur, donc.

Cette récente réédition de Lux contient presque autant de pages de préface et de postface que le texte original. En plus de l’introduction de Hazan, Francis Dupuis-Déri nous offre quelque chose qui ressemble plus à un addendum de la première partie qu’à une post-face. Comme si FDD reprenait l’ouvrage où Serge l’a laissé. Plus justement, comme si après un arrêt de presque un siècle, on reprenait le cours de l’ouvrage dans les temps présents. Cette entreprise reste donc surtout fidèle au titre et à la structure de sa première partie.

Les révolutionnaires contemporain-es trouveront, dans cet étrange mélange de deux époques, une transition entre deux visions de la révolution : là plus rouge, ici plus noire. Bien que toujours de sensibilité anarchiste, Victor Serge nous présente essentiellement la répression des partis révolutionnaires dans la Russie Tsariste. Dupuis-Déri, quant à lui, se concentre davantage sur les activités anarchisantes, en particulier celles qui entourent les grandes mobilisations alter-mondialistes.

On savoure particulièrement l’intelligence avec laquelle, des deux bouts du vingtième siècle, Serge et FDD s’attaquent à un problème fondamental du militantisme radical au prise avec la surveillance et la répression policière : la suspicion. Les deux déplorent les effets néfastes de la paranoïa qui envenime les relations militantes à cause des infiltrations provocatrices. Pour Serge, c’est même là que la police est la plus efficace, en semant le doute et la discorde. Solution toute prête : ne pas accuser en vain un camarade et, si une accusation est portée, organiser immédiatement un jury de camarades qui s’assureront d’infirmer ou de confirmer l’accusation sans laisser de doute. On reconnaît la bonne vieille méthode bolchévique, mais aussi le révolutionnaire d’expérience qui dut traverser plusieurs moments difficiles où tout le monde doute de tout le monde.

Dupuis-Déri nous offre une approche plus subtile, moins prompte aux tribunaux de camarades qu’on imagine mal dans le contexte contemporain. Si elle est plus empathique, elle reste néanmoins prudente et invite à prendre tout de suite des mesures organisationnelles pour éviter de mettre les reste des camarades en danger. On reconnaît aussi le même inconfort avec la tension qu’apporte une accusation aussi lourde et ses conséquences pour les militant-es et leurs organisations.

Par contre, ce dont il est peu question chez FDD, c’est de cette étrange deuxième partie du texte de Serge, le côté sombre du clair-obscur. On sait que le débat sur la violence n’est pas absent de la scène politique radicale. Pour preuve, les interminables discussions sur la diversité des tactiques lors des manifestations. Pour autant qu’il soit déchirant (et surtout lassant après quelques reprises), ce débat reste très confortable par rapport à celui auquel la lecture de Victor Serge invite.

La question de Serge est la suivante : jusqu’où irons-nous dans la violence post-révolutionnaire. Cette question, qui peut sembler bien abstraite aujourd’hui, ne l’est évidemment pas dans l’Union soviétique de 1917 à 1925. Il s’agit même d’une question centrale. C’est d’ailleurs cette question qui fera « décrocher » nombre de supporteur de l’expérience Russe. En fait, même aujourd’hui, elle n’est pas si abstraite, du moins pour les révolutionnaires à qui s’adresse explicitement ce livre.

S’il est question d’avoir le projet d’une société qui existera au-delà et en-dehors de celle-ci, il faudra bien que quelques principes de justice fondent certains rapports entre les humains. Il y aura les questions de droits communs en premiers lieux. Permet-on le meurtre, le viol, le vol, l’injure et, sinon, que fait-on quand ils sont commis ? Ensuite, se pose inévitablement la question de la violence politique (en fait, elle se posera chronologiquement probablement bien avant) : quelle est notre façon d’agir avec ceux qui tenteront de détruire le société que nous voudrons mettre en place ?

Sans réponse à ces questions, ce sont les principes mêmes de ce qui fondera la justice après le capitalisme que nous mettons de côté. Le tout sous prétexte que nous n’y sommes pas encore. Bien vrai que nous en sommes loin, mais nous y rendrons-nous si nous n’avons pas idée du lieu où nous allons ? Plus important encore, saurons-nous convaincre d’autres gens de faire le voyage avec nous si ces principes restent dans le flou ?

Simon Tremblay-Pépin, Le Couac, avril 2010