Une crise dont on ne revient pas, selon Alain Deneault

Publié le 1 juin 2020, dans Tribune

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Cette crise va-t-elle modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous est présentée en page Idées pendant quelques semaines. Aujourd’hui : Alain Deneault, le capitalisme et l’économie.

C’est par force métaphores que le public a été amené à penser la crise sanitaire provoquée par la COVID-19. La tempête, la montagne, voire la guerre, entre autres courbes, sont venues à tout moment promettre des retours à la normale. Toutes ont pour effet d’anticiper une issue en fonction d’une imagerie et d’un scénario indépendants de l’objet qui nous intéresse : un virus dont les manifestations singulières étonnent jusqu’aux épidémiologistes, et pour lequel il n’y a à ce jour ni remède ni vaccin.

Des philosophes des sciences comme Gaston Bachelard ou Isabelle Stengers nous ont mis en garde dans le passé contre le mésusage des métaphores dans le domaine scientifique ; on finit par ne plus parler que d’elles, au sens où il y a nécessairement le calme après la tempête, le versant descendant de l’autre côté de la montagne, la paix après la guerre… Il appert que ces images ne servent qu’à nous convaincre, si on y tient, que tout « va bien aller », que nous allons passer au travers, que c’en sera bientôt terminé…

À court terme, cette perspective se vérifiera peut-être. On saturera d’anecdotes ce moment de l’histoire, frénétiquement certains s’entêteront à l’archiver de toutes les façons, il ne s’agira que d’un mauvais souvenir. D’aucuns continueront à opposer un déni aux conditions qui rendent possible cette pandémie : l’interconnexion extrême d’un appareil de production mondialisé avec pour cœur industriel la Chine et son prolétariat captif ; la monoculture qui suscite elle aussi à l’échelle planétaire des interactions records ; et, en ce qui concerne maintenant la consommation, le tourisme de masse, qui pollue considérablement et finit même par littéralement détruire les joyaux qu’il consomme, comme Venise. Au vu des innombrables points de contact de cette vaste toile, comment s’étonner de notre vulnérabilité face à un nouveau virus ? Au seul jour du 25 juillet 2019, il s’est trouvé 230 000 avions dans le ciel, du jamais vu.

Mais il serait vain de laisser son esprit s’enfermer dans les seules considérations autour de cette pandémie, de ne pas inscrire celle-ci dans une série d’événements et d’annonces plus conséquents et plus graves, et qui ont l’activité humaine pour cause transversale.

Depuis des années s’observe une augmentation d’ouragans, de raz de marée, de canicules, d’incendies de forêt, de pluies de verglas. Les glaciers fondent, le méthane se libère, le désert avance, les terres arables s’érodent, les forêts rapetissent, le plastique s’accumule, de redoutables insectes migrent et la pollution atmosphérique s’accentue. Il est même désolant que ce soit à la faveur d’une pandémie, laquelle menace à terme le fonctionnement du régime de production sur un plan pratique et celui de la consommation sur un plan psychologique, qu’il faille soudainement tout interrompre.

Pourquoi un tel sursaut, une telle pause, un tel examen de conscience ne s’est-il pas imposé de lui-même lorsque, par exemple, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques a avancé, en avril 2019, qu’à terme, un million d’espèces se trouvaient menacées dans le monde? On nous indiquait que plus l’appareil de production à l’occidentale se développe, se tresse, se connecte et crée ce qu’on ose appeler — autre métaphore — des écosystèmes, plus le vivant se trouve, lui, assailli, déstructuré, détruit, exterminé dans ce qui fait précisément ses ensembles composites.

Parler là d’activité humaine est encore insuffisant. Il s’agit plus précisément d’un régime extractiviste, productiviste et consumériste, qui s’est développé à l’échelle mondiale, en mettant les États hors jeu ou en les reléguant au seul rôle de complices. Est-ce à cela qu’il s’agit de retourner ? Est-ce ce qui nous éloigne de cette normalité qui mérite le nom de crise et de tempête, ou cette norme elle-même, ravageuse, destructrice, inégalitaire, aveugle et impériale ?

Paradoxe de l’anthropocène

Il ne pourra pas y avoir de retour à la normale, car il ne pourra plus passer pour normal qu’on emprunte des avions comme s’il s’agissait de taxis, qu’on fasse fabriquer dans des zones franches asiatiques des biens de consommation qu’on affrète sur des navires de transport immatriculés dans des zones franches et administrés depuis les paradis fiscaux, pour contraindre à la concurrence les travailleurs du monde ainsi que les États qui n’auraient pas déjà tout perdu de leur conscience sociale. On ne pourra plus souffrir qu’une oligarchie soumette à l’impératif des dividendes, du rendement d’entreprise et de la croissance toute autre question de société, qu’elle soit sociale, culturelle ou scientifique.

De cette ère nôtre de l’anthropocène, dans laquelle une espèce domine outrancièrement les autres au point de les menacer fondamentalement, il ressort l’idée d’une extrême puissance de la subjectivité humaine, de la classe sociale qui maîtrise les dispositifs techno-scientifiques, militaires, financiers et législatifs. Démiurge, on reconstitue des espèces par le menu en même temps qu’on contrôle le devenir de territoires agricoles entiers. Mais il y a à l’œuvre un paradoxe. Ce sentiment de maîtrise démesuré ne va pas sans la perspective d’un ressac. Nous arrivons à un point où les conséquences massives de notre action nous placent dans une situation d’ignorance et de désarroi à l’égal de notre propension à dominer. La déforestation tropicale, la dégradation de la biodiversité, l’émission de méthane, le réchauffement climatique… annoncent des moments où les modernes que nous demeurons en seront quittes avec l’illusion d’une volonté toute-puissante disposant de tout, capable qu’elle serait d’imprimer sur le monde le produit de leurs seules délibérations.

Mondialisation non viable

En ce qui concerne l’économie, deux phénomènes, à terme, s’annoncent inévitables. La mondialisation productiviste, extractiviste et consumériste, en tant que telle, n’est pas viable. Et l’impératif de croissance financière qui la gouverne ne constitue pas un critère pertinent pour organiser l’activité sociale. Ce ne sera pas le fait d’une décision ni même d’une volonté populaire souveraine : nous changerons de paradigme dans ce siècle, car il le faudra, quitte à le subir. La modération, la frugalité, l’instauration de circuits courts, le développement de régimes démocratiques régionaux, la création d’objets durables et réparables s’imposeront à la manière de nécessités. Ils appartiendront au registre de ce qu’Hannah Arendt associe à des forces de l’histoire, plutôt qu’à des gestes d’origine politique.

Aussi, le mot économie lui-même gagnera de nouvelles acceptions. En cessant de passer pour le synonyme de l’intendance capitaliste, ce sème retrouvera spontanément la signification qu’il a eue dans notre tradition. Il s’agit d’un terme disciplinaire ayant voyagé de la rhétorique à la psychanalyse, en passant par la théologie, les sciences de la nature et les mathématiques. À travers sa grande polysémie, on reconnaît une constante : l’économie s’interroge sur les agencements féconds qu’on observe à l’œuvre ou qu’on administre collectivement.

Que ce soit du point de vue des espèces vivantes dans leurs différents contextes ou de celui des sujets sociaux, du fonctionnement de leurs organes et de l’évolution de leur psyché, des symboles auxquels ils croient ou des signes du savoir qu’ils manient, est économique ce qui relève de l’organisation bonne et féconde d’éléments de mille manières agençables. Bonne au sens où le philosophe Spinoza traite de ce qui nous permet de durer, mais surtout de durer dans l’intensification de notre conscience et de nos sens. C’est à ce concept-là d’économie que nous aurons à revenir.

Alain Deneault, 1er juin, Le Devoir.

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