Vers un humanisme animal?

Publié le 30 mai 2020, dans Revue de presse
Chroniques Vertes : chaque semaine, la crise écologique vue par les créateurs. Cinéma, romans, documentaires, essais, expos… comment la culture fait face aux défis de la planète. Aujourd’hui Animal Radical, un essai d’histoire et de sociologie de l’anti-spécisme.

Certains mouvements imprègnent l’époque à la manière d’un bruit de fond: ils sont là, ils comptent, mais sans qu’on y prenne entièrement garde. Ainsi de l’anti-spécisme, du mouvement de libération animale et du véganisme en général. Chacun découvre sur les réseaux sociaux les vidéos des abominations filmées clandestinement dans certains abattoirs, on apprend qu’un boucher parisien a vu sa vitrine maculée de sang, et l’on entend même que le ministère de l’Intérieur voudrait espionner certaines franges d’écolos-radicaux à la manière d’une mouvance à potentiel terroriste etc. Pour autant, qui sont vraiment ces défenseurs absolus du droit des non-humains, d’où viennent-ils, quelles sont les racines historiques et sociologiques de leur idéologie ou de leur espérance? Telles sont les questions auxquelles répond le très éclairant petit essai historique et sociologique de Jérôme Segal.

Le professeur d’histoire et de sémiologie en Sorbonne l’affiche d’emblée: il est lui-même végane; mais son ouvrage, jure-t-il, n’est pas un pamphlet militant. Fidèle à l’ambition de «neutralité axiologique» initiée par Max Weber, l’auteur s’efforce de présenter objectivement l’anti-spécisme, c’est-à-dire l’idéologie consistant à penser que toutes les espèces animales se valent et que les animaux ont donc les mêmes droits que leurs frères humains, à commencer par celui de rester en vie sans être mangé.

Israël, première nation végane

Le résultat est éminemment instructif, c’est comme la généalogie d’une contre-culture qui se dessine à travers les siècles et les continents, de Pythagore dans la Grèce antique (le premier végétarien) à Israël d’aujourd’hui (la première nation végane, avec près de 5% de la population convertie à l’absence totale de consommation animale). On y découvre la longue cause commune de l’animalisme et du mouvement anarchiste, à commencer par Louise Michel; les convergences avec le naturisme, le nudisme, et divers mouvements d’utopies alternatives. L’auteur ne cache pas non plus certaines dérives sectaires vers le neo-paganisme puis le nazisme dans les années 1930, ou encore divers opuscules dont la radicalité a pu virer à l’ultra-violence.

Le plus intéressant, peut-être, est de mesurer combien l’actuel mouvement anti-spéciste puise ses fondements au même humanisme que l’anti-racisme ou à l’anti-esclavagiste d’un Victor Schoelcher au XIXeme siècle. Et combien ce qui était la norme à une certaine époque parait impensable aujourd’hui. De quoi faire réfléchir au mouvement général d’ouverture de nos sociétés dans leur rapport aux droits d’autrui – hier l’étranger, demain l’animal – comme le reflet d’un questionnement plus large sur notre rapport d’exploitation de la Nature.

Alfred de Montesquiou, Paris Match, 30 mai 2020

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