Prendre au mot

Publié le 14 juillet 2005, dans Revue de presse

Normand Baillargeon nous sert un tonifiant : Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Les sceptiques seront entendus…

Connaissez-vous les mots-fouines? Vous en consommez pourtant tous les jours, sous la forme d’énoncés prétendument riches de sens, mais des petits mots d’apparence banale, lesdits mots-fouines, les vident de leur substance. « Un produit peut produire tel ou tel effet », « Des chercheurs affirment que », « Des recherches suggèrent que » …

Nous ne sommes plus au Moyen Âge; les lumières du savoir et de la science ont débusqué bien des chimères, percé au jour bien des superstitions. À y regarder de près, pourtant, de tels exemples d’abus de crédulité et de charlatanisme larvé sont aujourd’hui monnaie courante. C’est du moins ce que croit et illustre avec brio Normand Baillargeon, professeur à l’UQAM (il y enseigne les fondements de l’éducation) et essayiste (L’Ordre moins le pouvoir, 2001). Ce qui l’amène à mettre le doigt sur les premiers freins à la démocratie: le fréquent manque d’information et de réflexes critiques chez celui qui, en théorie, mène le bal: le citoyen.

S’intéressant d’abord aux multiples tours de passe-passe langagiers et aux paralogismes (grosso modo, les faux raisonnements), l’auteur soutient que nous sommes souvent roulés dans la farine. Au fil d’extraits de livres marquants, de petits questionnaires, de synthèses claires, le tout ponctué de dessins humoristiques de Charb, il convoque Orwell, Boileau, Chomsky, Carl Sagan et tant d’autres, démontant une pensée politique, une prédiction « avérée » de Nostradamus ou autre supercherie.

Baillargeon consacre aussi un important chapitre aux mathématiques, dont le sous-titre est évocateur: « Compter pour ne pas s’en laisser conter ». Le penseur s’inquiète de ce que trop de gens souffrent d’innumérisme (équivalent de l’illettrisme appliqué aux nombres), ce qui ouvre la porte à toutes les manipulations possibles de données et de statistiques. Plus loin, on s’intéressera à la valeur et aux limites de l’expérimentation personnelle, et surtout de la vigilance nécessaire dans l’élaboration d’une pensée ou d’un modèle à partir de nos perceptions et déductions. Vient ensuite une lecture de la recherche scientifique et de ses pastiches. Baillargeon interroge particulièrement nos croyances « pseudo-scientifiques », illustrant tout le paradoxe de ces disciplines qui se réclament de la science tout en la dénigrant: « La science est réductrice et oppressive, dira l’astrologue; mais l’astrologie, du moins la sienne, est bien une science », remarque-t-il.

Dans un dernier chapitre, on verra comment les messages véhiculés par les médias, qui peuvent jouer un rôle crucial dans l’apprentissage des citoyens et l’éveil d’une pensée critique, doivent être interprétés à travers une certaine grille, qui tient compte de l’historique et de la position « d’affaires » de ces joueurs dans le paysage médiatique.

S’il n’avait été préparé avec autant de soin, d’intelligence et de sens pratique, on aurait pu dire de ce livre qu’il ne fait qu’effleurer ses sujets. Petit cours d’autodéfense intellectuelle, c’est un brillant a b c, une mise en bouche qui contiendrait déjà toutes les saveurs du repas; c’est La Cuisine pour tous de la pensée critique. On n’y approfondit pas tout, mais on y apprend à faire un beurre manié. À nous d’explorer ensuite l’infini monde des sauces et des mélanges.

Par-dessus tout, l’exigence intellectuelle de Normand Baillargeon nous interpelle parce qu’elle ne ressemble jamais à de la condescendance ou à une morale gaugauche prédigérée. Voilà un petit livre non seulement réussi mais nécessaire, qui puise dans un flagrant amour de l’être humain et une indéfectible foi en sa capacité à juguler la bêtise.

Tristan Malavoy-Racine

Voir, 14 juillet 2005

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