Une révolution du bon sens

Publié le 24 février 2011, dans Revue de presse

Noam Chomsky réfléchit aux concepts d’impérialisme et d’indépendance des États, le scepticisme éclairé de cette figure majeure de la gauche américaine faisant place à un optimisme mesuré.

La révolution égyptienne n’avait pas commencé au moment de la parution de Futurs proches, mais les événements ne font que renforcer la position de Noam Chomsky concernant les visées prétendument démocratiques des superpuissances qui régentent actuellement le monde. Ainsi, le gouvernement américain n’avait aucune idée du mouvement populaire qui se préparait dans ce pays allié dont il entretient une bonne partie de l’armée, Hillary Clinton affirmant même aux premiers jours des révoltes du Caire qu’elle comptait Hosni Moubarak parmi ses amis personnels. Une telle déclaration concernant le dictateur d’un État où la liberté d’expression est bâillonnée illustre à quel point les idéaux que les dirigeants américains prétendent imposer ailleurs, suivant une sorte d’«ambition transcendante», ne pèsent parfois pas lourd dans la balance.

Au sujet de cette mission de promouvoir la démocratie que les États-Unis s’arrogent, Chomsky nous rappelle justement qu’«ils ont pris l’habitude de renverser des parlements élus, leur substituant la plupart du temps d’impitoyables tyrannies», faisant référence à l’Iran, au Guatemala, au Brésil et au Chili qui, chacun en son temps, leur ont fait redouter «la menace d’un bon exemple». Pour le célèbre linguiste qui se base sur des données historiques, «les politiques ne sont conformes aux idéaux que si ces derniers sont conformes aux intérêts en jeu». La fameuse «guerre contre la drogue» demeure un bon exemple de prétexte qui, sous le règne de Bush père, avait permis aux États-Unis d’envahir le Panama.

Le livre, sous-intitulé «Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle», se présente également comme une charge documentée contre la mondialisation, notamment le libre-échange qui, aux yeux de Chomsky, n’est qu’une série de nouvelles règles commerciales imposées par des États puissants qui ne sont pas en réalité des adeptes du libre marché et qui n’y cherchent que des avantages temporaires. Même triste constat pour le mouvement néolibéral du tournant du siècle qui, en plus d’avoir causé la privatisation des services, s’est accompagné d’une diminution des taux de croissance et des indicateurs sociaux (lesquels, pour l’auteur, demeurent le meilleur outil de mesure de la santé d’une société).

Formule gagnante

La clé du succès économique serait donc dans l’indépendance et la souveraineté des États. Prenant pour exemple le Japon, seul pays du Sud à s’être développé et industrialisé par lui-même, Chomsky tire la conclusion voulant que «la souveraineté, qui implique la capacité d’un pays de maîtriser son économie nationale et de participer aux marchés internationaux à ses propres conditions, est essentielle au développement économique». Toute la première partie de son ouvrage, consacrée à l’Amérique latine, rappelle d’ailleurs les succès obtenus récemment dans cette région du monde stimulée par l’élection au Venezuela d’un président de gauche qui entend faire profiter le peuple des ressources de son pays. Un continent où, malgré les revers, déferle, selon Chomsky, «la vague démocratique contemporaine».

Forgé à partir d’une série de conférences prononcées au cours des dernières années et marqué par un ton d’urgence, Futurs proches en appelle finalement à une conversion de l’économie afin de mettre celle-ci au service de l’environnement, conversion qui semble tout à fait possible avec les moyens dont l’homme dispose et qui a des précédents dans l’histoire. L’auteur rappelle ainsi que durant la Seconde Guerre mondiale, on est passé d’une économie industrielle à une économie de guerre, conversion réussie ayant permis aux États de se sortir de la Grande Dépression et d’entamer une période de croissance sans précédent.

Bien qu’il prêche indéniablement à un lectorat de convertis, Noam Chomsky n’est pas en manque d’arguments pour montrer qu’il n’en tient qu’à nous d’opérer les changements profonds qui s’imposent.

Voir, 24 février 2011, Éric Paquin

Voir l’original ici.