Voir grand et agir petit

Publié le 23 avril 2018, dans Revue de presse

Je vais vous faire une confidence, parce que je sais que vous aimez ça. Je n’ai jamais rêvé d’être riche. Sortir de la pauvreté, oui, être millionnaire? Jamais.

Je pense que c’est aussi le cas de bien des gens. Les gens ne rêvent pas tant que ça d’avoir trop d’argent à ne plus savoir quoi en faire. Je ne pense pas que tant de gens rêvent d’avoir une piscine creusée dans leur chambre à coucher et dormir dans un lit en or. C’est peut-être drôle, peut-être, dans un clip de hip-hop de mauvais goût, mais dans la vie, ça ne donne pas grand-chose.

Plus de gens doivent rêver au pouvoir, ça oui. Et l’argent représente le pouvoir. Pas seulement l’autonomie ou l’indépendance, mais avoir du pouvoir sur d’autres. Il y aura toujours une minorité de gens qui ressentent l’étrange besoin de dominer les autres.

Heureusement, je pense aussi qu’il y aura toujours des gens qui ressentent le besoin de défendre les autres.

Parmi toute la clientèle de Loto-Québec, parmi ceux et celles qui envient les riches, je ne pense pas que tant de gens souhaitent réellement dominer les autres ou avoir quatre manoirs qui ne servent à rien. La plupart des gens veulent juste se libérer. Sortir de l’état de survie dans lequel ils sont même s’ils travaillent à temps plein. Se libérer de leurs dettes. Se libérer du stress de la maladie et des imprévus. De se gâter aussi, du cinéma au voyage en Europe ou à la plage. Et ça, on n’est pas obligé d’être millionnaire pour s’en libérer.

J’imagine que s’ils me lisaient, les Alain Bouchard, François Legault, Martin Coiteux, Éric Duhaime et Joanne Marcotte me pointeraient du doigt en me disant que je suis le cliché du Québécois qui se pense né pour un petit pain. Que je ne vois pas assez grand. Que ce n’est pas avec des gens comme moi qu’on va créer de la richesse!

J’aime beaucoup le sous-titre du livre de Julia Posca, paru le mois dernier chez Lux éditeur : Le think big des pense-petit. Si ces hommes d’affaires ou libertarien.ne.s jugent que je ne vois pas assez grand, je n’en pense pas moins d’eux.

Dans son Manifeste des parvenus, Julia Posca écorche les idées néo-libérales, mais aussi cette tendance à individualiser les problèmes sociaux. Elle cite un des conseils de Pierre-Yves McSween voulant que c’est plus intelligent de devenir propriétaire d’un immeuble à logements et recevoir des rentes pour payer son hypothèque que de louer un logement, par exemple.

Même pas besoin d’attaquer l’idée que ce n’est pas tout le monde qui peut emprunter pour se payer un triplex, mais juste le principe résume bien le principal problème chez les conseils de McSween : en donnant des trucs pour tirer avantage du système, on ne dénonce pas le système. C’est souvent une vue très courte, très petite.

Comme Julia Posca le souligne, pour que ce conseil fonctionne, il ne faut pas que tout le monde le fasse, sinon, qui sera locataire de ces logements?

C’est l’une des raisons fondamentales pourquoi je n’ai jamais rêvé d’être riche. Si on grossit le portrait, et qu’on «think big» réellement, on le voit que ça ne tient pas la route. Tout le monde ne peut pas être riche. L’économie ne peut pas toujours croître. Le principe du capitalisme ou du néo-libéralisme ne peut que frapper un mur.

Parce que les ressources naturelles sont limitées. Parce que les ressources humaines sont limitées. Notre monde a une capacité maximale. Il n’y a rien qui ne peut que toujours et toujours grandir sans fin.

Les krachs boursiers n’en sont qu’un exemple parmi d’autres.

Étrangement, le «think big» est toujours associé à des gens qui ont construit quelque chose de grand pour eux, pas pour la société. Conquérir le monde, c’est assez primaire comme réflexion. Accumuler un trésor, c’est assez bas dans la pyramide de Maslow. Se battre pour son prochain, pour l’égalité, là, on commence à voir grand.

Entre Steve Jobs et Martin Luther King, qui a eu la vision la plus grande?

Les plus riches de ce monde ont beau dire que tout le monde peut les rejoindre, qu’il suffit de vouloir et d’avoir du talent, derrière ces discours, ces mêmes personnes font tout pour ne pas avoir à partager leur propre richesse.

Dans son Manifeste des parvenus, Julia Posca décortique – avec un humour satirique – le double discours de l’élite. Un discours qui fait croire que les richesses privées et individuelles sont collectives, qui fait croire que l’économie se résume qu’à l’entrepreneuriat, qui fait croire que la vie est une compétition, qui fait croire que l’élite se soucie de la masse.

Je ne rêve pas d’être millionnaire car j’aurais l’impression de faire partie du problème.

Même si elle n’en parle pas, ce livre sort à un bon moment, quelques semaines avant que le G7 ne vienne à Québec et dans Charlevoix. Ce Manifeste des parvenus rappelle à quoi servent ces réunions.

Mickaël Bergeron, Voir, 23 avril 2018

Lisez l’original ici.