Voyage au cœur de nous-mêmes

Publié le 29 janvier 2017, dans Revue de presse

Un voyage au cœur de notre pays, dans une contrée qu’on connaît mal, qu’on ne se donne pas la peine de connaître, c’est ce que nous propose l’auteure et journaliste Emmanuelle Walter dans un merveilleux livre sur les autochtones de l’Abitibi et de la Baie-James. Celle qui a nous avait déjà offert Sœurs volées  Enquête sur un féminicide au Canada (un essai sur le sort des femmes autochtones au pays) a eu l’idée de suivre Romeo Saganash, député du NPD, dans les semaines qui ont précédé sa réélection en octobre 2015.

Cela donne un road-book ou, si vous préférez, une virée en pick-up, qui nous fait découvrir la région sans doute la moins appréciée et la plus méconnue du Québec. Terre de défricheurs venus de Charlevoix ou du Saguenay dans les années 30 et 40, l’Abitibi est sortie d’entrailles rocailleuses dans un parfum lourd d’épinettes. Cette Abitibi, qui a toujours gardé son côté sauvage, est aussi la porte d’entrée sur la Baie-James, région uniquement connue pour ses barrages.

Le livre d’Emmanuelle Walter s’ouvre sur une scène éloquente, celle d’un rassemblement électoral qui se déroule à Beaucanton. Ce village ainsi que ceux de Val-Paradis et de Villebois ont perdu leur titre de municipalité. Ce sont maintenant des localités faisant partie du gouvernement régional Eeyou Istchee Baie-James dont le siège est à Matagami. Ce mariage est le fruit du fameux Plan Nord de Jean Charest. Les Cris de la Baie-James et les non-autochtones de ces villages doivent maintenant faire équipe, ils doivent travailler ensemble.

Cette cohabitation forcée et toute récente est au cœur de ce livre, car tout dans ce récit, écrit dans une langue à la fois gracieuse et directe, nous ramène à notre méconnaissance de l’autre, à notre indifférence à l’autre. Et tout dans les propos de Romeo Saganash nous ramène à notre ignorance de cette réalité.

J’ai bien connu les villages de Beaucanton et Val-Paradis, mes grands-parents les ont fondés, mes parents y ont grandi. J’aime le dire et le répéter, car j’y puise une immense fierté. Jeune, quand j’y allais l’été, après une longue traversée « du parc », j’entendais les gens du coin parler des « Sauvages » de la Baie-James ou de ceux de Val-d’Or. Il y avait dans leur propos des préjugés et de la méfiance. Les choses ont-elles changé depuis ? Je me suis posé la question tout au long de la lecture du livre.

Un ouvrage éclairant

En tout cas, les propos de Romeo Saganash recueillis par la journaliste contribuent hautement à nous rapprocher des Premières Nations. C’est l’un des ouvrages les plus éclairants que j’ai lus sur le sujet. Vous allez comprendre beaucoup de choses en le lisant.

Ce portrait, riche et complet, résume parfaitement bien la relation complexe que nous entretenons avec les autochtones depuis 400 ans.

Et c’est dans les yeux d’un homme, retiré de sa famille très jeune pour être envoyé dans un pensionnat de La Tuque, que ces quatre siècles sont racontés. C’est aussi dans les projets de barrages d’Hydro-Québec, auxquels on accède par une route qui fait rebrousser chemin aux plus craintifs, qu’ils sont racontés. C’est dans la voix d’Emily Whiskeychan, chef adjointe du village d’Eastmain qui abrite une communauté crie, qu’ils sont racontés.

Les livres comme celui-ci sont trop rares. S’il y en avait eu davantage, nous n’en serions peut-être pas là. Nous n’en serions pas à faire des enquêtes sur des femmes autochtones agressées ou disparues, nous n’en serions pas à publier des rapports sur des vagues de suicides dans des communautés, nous n’en serions pas à traiter de « maudits Sauvages » les sans-abri qui rodent autour des Centres d’amitié autochtones.

Ces livres sont trop rares. Saluons celui-ci et lisons-le.

Mario Girard, La Presse, 29 janvier 2017.

Lisez l’original ici.